Célestin DERAY

Illustration du Petit Journal du 23/01/1910
Vendredi 9 janvier 1910. Tout le jour durant, un repris de justice erre dans le quartier Saint-Merri, 4e arrondissement de Paris, à la recherche d'agents de police des moeurs. Libéré de prison le 15 décembre dernier, après avoir écopé d'une peine d'un mois ferme pour délit de vagabondage spécial, et non-respect d'une interdiction de séjour liée à ses activités de proxénète, Jean-Jacques Liabeuf, vingt-quatre ans, s'est juré de se venger des policiers l'ayant appréhendé.

Incapable de retrouver les inspecteurs Maugras et Vors contre lesquels il tient cette rancune tenace, il gagne vers six heures du soir le débit de vins aux caves modernes, au n°12 de la rue Audry-le-Boucher et entame une série de rasades en laissant entendre au public qu'il va dégringoler du flic. Il exhibe une arme de poing et deux tranchets de cordonnier solidement aiguisés, destinés à tuer.

Particulièrement déterminé, Liabeuf s'est spécifiquement fait embauché chez un cordonnier de la rue de l'Orillon afin de confectionner des bracelets hérissés de pics destinés à empêcher les policiers de le maitriser. Il se fait indiquer par des habitués peu fréquentables que, au coin de la rue Quicampoix, deux agents en bourgeois semblent justement guetter quelqu'un. Surnommés Bouledogue et le Perroquet par les habitués du bar, les agents Deray et Fournès ont effectivement été sollicités par un consommateur inquiet des agissements de Liabeuf.
Les armes confectionnés par Liabeuf.

Lorsque Liabeuf sort de l'établissement, dissimulé sous une pèlerine, les deux agents le saisissent aussitôt. Ils constatent avec stupeur que le malfaiteur est porteur des fameux brassards en fer et se blessent les mains. Pendant le corps-à-corps qui suit, Liabeuf portent plusieurs coups de tranchet aux agents. Il éventre l'agent Deray, et lui tire dessus à deux reprises.

Quatre gardiens de la paix arrivés en renfort découvrent l'horrible scène et tentent aussitôt d'interpeller le forcené qui s'engouffre dans le hall du n°6 de la même voie. Ils découvrent que l'agent Fournès est grièvement blessé d'un coup de tranchet à la gorge et perd beaucoup de sang. Alors qu'ils entrent dans un couloir, les policiers sont pris sous le feu. Les agents Boulot, Hedembaight et Vandon sont atteints, mais légèrement blessés. L'agent Février porte aussitôt un coup de sabre-baïonnette dans la poitrine du forcené, qui tentait de recharger son revolver. Ses bracelets aux pointes acérés compliquent son interpellation.

Liabeuf est emmené jusqu'au poste de Saint-Merri devant une foule ivre de colère. Durant toute l'instruction, le forcené confirme qu'il a bien prémédité son acte, confectionné des armes, et cherché à tuer les agents Maugras et Vors. Le gardien de la paix Célestin Deray meurt des suites de ses blessures à l'Hôtel-Dieu le lendemain, vers cinq heures du matin. Avant son décès, il avait reçu, des mains du Préfet de police, la médaille d'honneur de 1re classe en or, que le Gouvernement lui avait accordée.

Au terme d'un procès atrès attendu du public, le jury de la cour d'assises de la Seine condamne à mort Liabeuf au mois de mai suivant. Défendu par le journal La Guerre Sociale dont le directeur prône l'insurrection ouvrière, il bénéficie cependant d'une aura de martyr dans le milieu anarchiste, et la fièvre liabouviste s'empare de la capitale ; on parle d'affaire Dreyfus des ouvriers.  La mort par guillotine est programmée le 1er juillet 1910 dans un contexte très tumultueux ; mais la peine est exécutée Boulevard Arago, aux pieds de la prison de la Santé.
Célestin Deray
Né à Goulehans (Doubs), le 18 décembre 1861, marié, deux enfants. Célestin Deray était domicilié au 78 Faubourg-Saint-Antoine.

Le gardien de la paix avait déjà été grièvement blessé de huit coups de couteaux et par deux coups de feu dans un précédente affaire qui lui avait valu d'être décoré de la médaille d'or pour acte de courage et de dévouement.

Soldat au 104e régiment de ligne, du 13 novembre 1882 au 18 mai 1886, il entra à cette dernière date date à la légion de la garde républicaine, où il servit jusqu'au 24 décembre 1892.

Admis dans le personnel de la Préfecture de police le 16 octobre 1893, comme gardien de la paix, il fut, en cette qualité, attaché à la brigade du 4e arrondissement dans le secteur particulièrement difficile du cloître Saint-Merri.

Très courageux, le gardien Deray avait été blessé plusieurs fois au cours d'arrestations de malfaiteurs dangereux. Il avait aussi maîtrisé des chevaux emportés, arrêté un chien atteint de rage et prêté son concours pour l'extinction d'un commencement d'incendie. Il avait quinze actes méritoires à son actif.

Inhumé le 12 janvier suivant son décès, au cimetière du Montparnasse, dans le tombeau des Victimes du devoir de la Préfecture de police.

Fournès et ses collègues Boulot, Vandon, Février, Castanier et Hédembaight, qui avaient prêté leur concours à cette tragique arrestation, reçurent des médailles d'honneur.

Sources et références :
Le Rappel du 06/05/1910, "Une condamnation à mort, le procès de Liabeuf"
Le Radical du 14/01/1910, "La bagarre de la rue Aubry-le-Boucher, l'interrogatoire de Liabeuf"
L'Aurore du 10/01/1910, "L'apache assassin, la tuerie de la rue Aubry-le-Boucher"
Conseil municipal de la ville de Paris, rapports et documents, année 1913, page 153.